La vision de l’entrepreneur expliquée par Schumpeter

L’entrepreneur, ce « révolutionnaire de l’économie ». Joseph Schumpeter ne le présente pas comme le simple rouage d’une vaste machine, mais bien comme l’instigateur des bouleversements économiques. Dans « Le capitalisme, le socialisme et la démocratie », il insiste : l’entrepreneur agit à contre-courant des schémas habituels. Ni producteur ni consommateur classique, il bouscule les routines, prend ses distances avec la logique gestionnaire et utilitariste qui domine l’économie standard.

Pour comprendre cette figure singulière, il faut se rappeler la vision de Fernand Braudel sur le capitalisme. Schumpeter, lui, parle d’un acteur économique hors du commun. L’entrepreneur ne se laisse jamais enfermer dans le rôle de l’Homo Economicus, ce personnage rationnel et routinier, mû par le seul calcul d’intérêt. Schumpeter écrit : « Le choix de nouvelles méthodes n’est pas une évidence », et il souligne que l’égoïsme individuel n’explique pas tout. L’entrepreneur s’affranchit des conventions, cherche à transformer la réalité, animé par le désir d’inscrire son empreinte sur le monde. Ce n’est pas le confort ou le simple profit qui le guide, mais la volonté farouche de renouveler, de bâtir, de conquérir un territoire économique vierge. Son plaisir ne vient pas d’un résultat, mais de l’effort, du défi relevé. Il avance avec une intuition qui devance la raison, pressent des idées que personne ne peut encore justifier, et fonce vers des horizons incertains, là où la rationalité classique n’ose s’aventurer.

Cette conception rejoint, par certains aspects, la réflexion d’Albert Hirschman sur la force des passions et des intérêts dans l’économie.

Schumpeter fait de l’entrepreneur le héros du capitalisme

Dans l’économie selon Schumpeter, l’entrepreneur n’est pas un simple rouage. Il occupe le premier plan, celui du décideur audacieux. C’est lui qui repère, parmi la profusion d’innovations scientifiques, celles qui vont bouleverser la productivité, transformer les modes de production, ou créer une demande nouvelle. Innovations de procédés, nouveaux matériaux, produits inédits, méthodes de vente originales : tout passe par sa capacité à détecter l’opportunité. Sans son flair, le progrès technique resterait lettre morte, relégué dans les tiroirs des laboratoires.

L’innovation, dans la pensée schumpétérienne, n’est pas un simple détail : elle constitue le cœur battant de l’économie. Schumpeter l’affirme : « L’ensemble du processus capitaliste ne consiste pas en rien autre que l’utilisation des opportunités qui entrent dans le champ d’action de l’entrepreneur. » La croissance devient alors une succession de vagues de « destruction créatrice » : des entreprises dépassées disparaissent, remplacées par de nouveaux acteurs porteurs d’idées neuves et de réponses inédites à la demande. Les cycles économiques, loin d’être de simples accidents, s’expliquent par les percées technologiques et l’apparition de « pôles d’innovation », ces foyers d’initiatives qui redessinent le paysage industriel. Schumpeter place ainsi l’entrepreneur au centre du jeu : source de richesses, d’emplois, d’avancées techniques et, in fine, d’une amélioration du bien-être collectif.

Adam Smith parlait de la « main invisible » pour décrire l’ordre spontané du marché. Chez Schumpeter, la main n’est plus invisible : elle a un visage, une volonté, une ambition, celles de l’entrepreneur.

Schumpeter lui confère aussi une place à part dans la société : il en fait le champion de la bourgeoisie. L’entrepreneur, même s’il ne naît pas toujours dans la classe dominante, finit par s’y intégrer quand le succès est au rendez-vous. La bourgeoisie l’accueille, l’absorbe, se renouvelle à travers lui et sa descendance. Sans cette énergie, cette inventivité, cet esprit de combat qui l’animent, la classe dominante s’effriterait, minée par la routine et le confort. L’entrepreneur, paradoxalement, n’a rien du bourgeois rassurant : il préfère l’action à la tranquillité, l’aventure à la sécurité. Schumpeter va jusqu’à dire qu’un génie des affaires peut s’avérer maladroit dans les mondanités, incapable d’adopter les codes sociaux de la bourgeoisie, tout en étant l’artisan de sa survie collective.

Pourtant, la vision de Schumpeter ne se veut pas rassurante. Selon lui, l’entrepreneur est condamné à disparaître, supplanté par le planificateur, à mesure que le capitalisme s’organise, se bureaucratise et s’approche d’une économie dirigée. L’initiative individuelle s’effacerait alors devant la gestion collective, emportant avec elle cette énergie créatrice qui, depuis des siècles, a façonné l’histoire économique.

Pareto, de son côté, s’intéressait à la circulation des élites. Schumpeter, lui, a donné à l’entrepreneur un rôle de détonateur, celui qui allume la mèche du changement là où tout semblait figé. Reste à savoir si la société saura toujours faire une place à ces « perturbateurs » ou si elle préférera l’ordre tranquille des gestionnaires. Le capitalisme, de ce point de vue, n’a pas livré tous ses secrets.

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